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L’agape et les crapules**
La conférence qui s’est déroulée lundi 23 novembre a réuni de nombreux représentants de deux unités de recherche* en Science politique de l’Université de Lausanne. Problème posé: la difficulté des politologues à faire état de leurs recherches dans la presse. Denis Masmejan (Le Temps) et Alain Maillard (RSR) font face à Oscar Mazzoleni et Hervé Rayner (Unil).
La salle est composée presque exclusivement de scientifiques (confirmés ou en devenir). Il y a donc des chercheurs en science politique ainsi que des étudiants. Les politologues sont confrontés à la concurrence des journalistes politiques dans la faculté de donner un sens, une explication au monde social, dont ils font aussi métier. Et souvent, ils peinent à retrouver la nuance et la complexité de leurs recherches scientifiques dans une presse perçue comme avide de lieux communs.
Du coup, les politologues ne font pas dans la nuance pour décrire l’attitude des gens de presse : « Déconstruire une notion de sens commun, c’est Mission impossible », « ils pratiquent l’autocélébration », leur « dépendance vis à vis des sources » est problématique, leur préoccupation c’est « remplir une case vide », « faire l’économie d’une investigation », « faire dire ce qu’on n’a pas le courage de dire soi-même. » Les journalistes répliquent: « temps et surface à disposition », nécessité de comprendre les événements du moment quand ils se déroulent et pas six mois plus tard; accès à un public large, populaire.
L’intérêt de la discussion, c’est que les enseignants en sciences sociales ne sont pas pour rien dans la formation d’une bonne partie des journalistes politiques du marché, puisque la presse représente un des « débouchés » important après un cursus de sciences sociales, et que passablement d’étudiants de la faculté s’y destinent avant même d’entrer à l’Université (Après les études, une carte de presse ne s’obtient qu’après deux ans de stage dans une rédaction). La question eut été intéressante également du fait que d’autres universités lancent des cursus de « journalisme » dans lesquels l’enseignement de la politologie est plus que limité (je fais référence ici à la discipline scientifique, et pas au kit de secours Histoire/Droit constitutionnel pour journaliste).
La dispute entre médias et scientifiques est permanente, et elle est loin de se limiter aux sciences sociales. Elle prend un tour encore (un peu) plus sérieux lorsque les seconds sont accusés par les premiers d’être responsables, par exemple, du désamour du public pour la vaccination contre la grippe A.
Cependant, les politologues expliquent se trouver dans une situation par certains égards spécifique: Philippe Gottraux, enseignant à l’Unil, a fait remarquer la concurrence dans laquelle se trouvent politologues et journalistes, au désavantage des premiers, qui n’ont que peu facilement l’audience des seconds. Le prof. Bernard Voutat a lui, a mis en évidence la difficulté de se trouver face à un milieu qui « fait partie de l’objet de la science politique » alors même qu’il produit lui aussi un discours sur les objets de la science politique, (par exemple l’activité politique, ndlr) ainsi que sur lui-même ». Enfin, le prof. Olivier Fillieule a pesté, lorsqu’a été évoquée la facilité, pour un journaliste, d’aborder un biologiste plutôt qu’un politologue: « Les amibes et les levures ne se rebellent pas lorsqu’on parle d’elles ». Quant à Philippe Gottraux, il faisait remarquer qu’on écoutait les biologistes sans jamais leur contester la scientificité de leurs discours, chose semble-t-il plutôt rare dans le cas des sciences humaines.
Difficile de le contester s’il est vrai que, comme l’a indiqué Alain Maillard, le département information de la Radio suisse romande, aurait décidé de « ne plus faire appel aux politologues en tant qu’experts, afin de valoriser les compétences internes ». A ce stade, les anciens doyens de la Faculté des sciences sociales et politiques sont autorisés à interrompre leur lecture pour se marrer un moment. Jean-Philippe Leresche, directeur de l’observatoire Science, politique, société, n’a pas trouvé ça drôle: « Nous ne faisons pas le même métier », a-t-il rappelé.
Tous ces messieurs (aucune femme politologue n’était présente) n’ont pas fait l’économie d’une autocritique tout à l’honneur de l’institution, et de la recherche. Mais quand je leur ai demandé ce qu’il attendaient de la vulgarisation, je n’ai pas compris la réponse…
Redescendons sur terre, sortons de la capsule Dorigny, et esquissons un début de piste très terre-à-terre:
- Demander au service de communication de l’Unil qu’un journaliste soit spécialement attaché à la vulgarisation et la diffusion des travaux de sciences sociales produits au sein de l’Unil.
- Inviter les journalistes du coin lorsqu’on organise une conférence sur ce thème (ou sur un autre, d’ailleurs, ce qui est parfois le cas)
- Contacter l’association des anciens étudiants en sciences politiques et sociales représentée dans la plupart des rédactions lausannoises.
- Annoncer et permettre aux journalistes d’accéder facilement et librement aux productions scientifiques locales plutôt que continuer à revendiquer un stand dans les vestiaires au prochain festival de génomique quantique. (A ce titre, l’indispensable collection « Le savoir suisse » doit évidemment compter parmi le « matériel de bureau » des journalistes: sur une soixantaine d’ouvrages au catalogues, la série « Politique » en compte onze. Cependant il ne s’agit pas toujours à proprement parler de vulgarisation).
*Lagape: Laboratoire d’analyse de la gouvernance et de l’action publique en Europe. Crapul: Centre de Recherche sur l’Action Politique de l’Université de Lausanne. Iepi: Institut d’études politiques et internationales. Le site de l’Unil.
**Note pour le prochain séminaire: étant entendu que la forme risque toujours d’être préférée au fond lorsqu’une occasion de jeux de mot lamentable se fait sentir, ne vaut-il pas mieux interdire les voyelles malheureuse dans les noms d’instituts, et de même, exiger une désignation des bâtiments universitaires à l’aide d’un code alphanumérique?

Selon moi, le journalisme politique ainsi que la politologie sont deux domaines de profession très proches, mais tout de même passionants! Maintenant, pourquoi ce rapport conflictuel, qui à mon sens, ne devrait pas avoir lieu d'être? Tout simplement parce que l'ordre journalistique a la prétention de la détention du raisonnement scientifique du fait politique propre au politologue...
« Les amibes et les levures ne se rebellent pas lorsqu’on parle d’elles « : Bravo Olivier Fillieule! Cela traduit deux pathologies propres à cette institution dont je suis aussi diplômé (mais ne pensez pas que je me prétendrais politologue, cela serait une insulte): le discours n’a pas changé depuis des décennies, c’est celui d’une discipline qui se bat en permanence pour qu’on la considère comme scientifique, en quête de reconnaissance, et qui du coup exprime ses complexes par ce genre de phrases bien intelligentes.. Et puis si vous aviez un meilleur ancrage dans la société que vous prétendez analyser mieux que personne, peut-être nous vous verrions.. Alors on veut donner la leçon aux médias, leur apprendre à faire leur travail? Force est de constater que les politologues (ou politistes, pardon les bourdivins) se cachent dans les confins de Dorigny ou se montrent méprisants quand on veut leur tendre le micro. J’aimerais aussi rappeler qu’un biologiste est plus patient et moins hautain lorsque le journaliste ne maîtrise pas aussi bien que lui la vie des amibes. Le biologiste, c’est vrai Monsieur Gottraux, ne se bat pas comme la science politique pour exister, mais il sait communiquer mieux sur les amibes que vous sur votre domaine de recherche… Les biologistes répondent au téléphone lorsque l’actualité nécessite leur éclairage, les avocats, les historiens, les spécialistes de la levure, etc. décrochent tous leur téléphone et savent bien qu’ils devront adapter leur discours au public auquel il est destiné, ils savent le faire et il reconnaissent la nécessité de la science à descendre au milieu du peuple.. Vous, pas. Mon expérience personnelle m’a appris une chose: pour certains, passer de l’autre côté de la barrière et devenir journaliste après ses études de science po, c’est tomber chez l’ennemi, dans le superficiel et se salir les mains… Et puis un jour, au détour d’une conversation de bistrot, notre éminent interlocuteur scientifique – qui a ou veut avoir autorité morale à comprendre le monde – n’a même pas lu les journaux du jour et, de toute façon, ne lit plus la presse que d’un oeil car « la qualité a tellement baissé »… Et la qualité de la science politique, quelqu’un a une idée?