Internet au Parlement: faut-il débrancher les Ruminants?

Laurent Chappuis, président du Grand Conseil, calme la salle

Laurent Chappuis, président du Grand Conseil, calme la salle - www.vd.ch

Vif émoi, hier 23 février, au Palais de Rumine. Le Parlement vaudois, après avoir modifié son ordre du jour en urgence, débattait d’une « annonce » de la Municipalité de Lausanne qui entend permettre à des jeunes sans papiers d’entreprendre un apprentissage. Le Temps donne aujourd’hui un compte-rendu circonstancié de ce débat, et d’un incident qui s’est déroulé pendant la séance.

A cette occasion, « Le Grand Conseil a même vécu pour la première fois de son histoire l’intrusion du Web », rapporte Le Temps. « Un article mis en ligne par 24 heures a suscité l’ire de Laurent Ballif. Le député socialiste et syndic de Vevey, interrompant bruyamment un collègue, a reproché à l’auteur du papier une vision déformée des événements. »

En voilà une que peu des « Ruminants » avaient vu venir… Les débats sont retransmis sur le câble et sur Internet. Une tribune est ouverte au public. Des sièges accueillent les journalistes au fond de la salle. C’est l’essence même de tout régime vaguement parlementaire: les séances du législatif sont publiques. Autant dire que lorsque pratiquement tous les députés se sont équipés d’ordinateurs portables, la mise à disposition d’un réseau s’est imposée sans faire de vague. Du moins pas tout de suite.

Publicité à sens unique?

Il a fallu attendre hier mardi après-midi, donc. Le député Ballif, pour « interrompre bruyamment un collègue » a littéralement bondit de son siège en hurlant. Si bien que beaucoup disent, autour de lui, qu’avant de comprendre l’objet de sa fureur, ils ont pensé avoir affaire, qui à un incendie, qui à l’encerclement du Palais par la troupe (minute 93 de l’enregistrement du débat).

De fait, un article de 24Heures qui venait d’être rédigé par un journaliste se trouvant sur les sièges du fond de la salle, avait été un peu vite mis en ligne sur le site du journal par la rédaction. Il était aussitôt apparu sur les écrans des députés (du moins, ceux qui n’étaient pas entièrement concentrés sur ce débat important).

Le titre de l’article, sur le moment « Les députés giflent Lausanne » (il a par la suite été modifié plusieurs fois, mais reste visible dans l’URL de la page Internet), laisse penser à un vote en faveur de la résolution condamnant l’intention lausannoise. Or, le vote n’est pas fait. La salle préférera finalement la résolution rédigée par trois représentants des partis majoritaires à Lausanne (Socialistes, écologistes et extrême gauche), mais minoritaires au Grand conseil… Une issue imprévue et pour tout dire surprenante, dans le contexte vaudois.

Du coup, se posent plusieurs questions: l’article en cause, parce qu’il a été rendu accessible aux députés, constitue-t-il une « intervention dans le débat » ? La publicité des débats implique-t-elle nécessairement le droit (ou le devoir) pour les députés de tenir compte des avis qui leur parviennent désormais en direct? Plus prosaïquement, l’incident provoqué par le député Ballif a-t-il modifié l’issue du vote?

Si les députés tiennent à rester branchés, il faudra bien que la lenteur parlementaire s’accommode du reflux des canalisations numériques. D’un autre coté, l’incident devrait inciter la presse écrite à se demander si l’information immédiate représente une valeur ajoutée de l’actu politique, et dans quelles conditions. De nombreux journalistes se plaignent de la pression qu’exercent leurs titres pour publier on-line des news qui ne sont, de fait, que les versions provisoires des analyses du lendemain. Le jeu en vaut-il la chandelle?

4 Comments

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4 Responses to Internet au Parlement: faut-il débrancher les Ruminants?

  1. « Il y a des enjeux politiques manifestes à l’utilisation des TIC par le parlement. Les chefs de file comme les parlementaires de base dans le monde entier doivent activement chercher à se forger une vision et à guider l’application des TIC dans leur institution, aussi bien qu’à manifester la volonté politique de faire avancer utilisation parlementaire de ces technologies dans un sens positif. L’utilisation efficace des TIC ne peut résulter que d’une vision claire de la façon dont elles peuvent soutenir le travail du parlement, d’un plan stratégique qui fixe des objectifs réalistes, et d’une gestion ferme qui s’assure que les objectifs sont atteints. Sans participation politique à cet effort, non seulement les parlements gaspilleront des ressources et créeront des systèmes qui ne pourront répondre aux nombreuses fonctions et aux buts supérieurs, ils risqueront aussi de manquer le train de l’évolution qui se fait dans la société autour d’eux, et creuseront ainsi le fossé entre les citoyens et leurs représentants. »
    Rapport mondial 2008 sur l’ e-Parlement, ch. 1, disponible sur http://www.ictparliament.org/wep2008/french/chapter1.pdf

  2. Prétendre qu’une telle fausse nouvelle diffusée sur internet serait de nature à influencer le vote d’une si honorable assemblée, c’est bien entendu une plaisanterie. L’annonce prématurée de la mort du pape ne tuera jamais le pape.

  3. Je n’ai pas bondi de mon siège en hurlant puisque je suis tout au fond de la salle. J’ai voulu intervenir en demandant la parole au micro, mais comme il y avait 17 intervenants inscrits avant moi et que j’estimais que le Président devait faire une annonce pour exiger que 24H retire de son site l’article incriminé car il préjugeait du résultat du vote (je rappelle que le premier titre de cet article était « Apprentis sans papiers: les députés gifflent (sic) la Municipalité de Lausanne »), j’ai décidé d’aller demander directement audit Président qu’il fasse une annonce dans ce sens. Il m’a répondu qu’il avait essayé d’atteindre Thierry Meyer pour demander ce retrait, mais que celui-ci n’était pas atteignable et qu’il allait réessayer plus tard. Comme j’estimais qu’il était indispensable que ce fait soit porté à la connaissance du Grand Conseil, je suis descendu du podium du Président et je me suis adressé à la salle. Comme je n’avais pas de micro, j’ai parlé fort, comme je le faisais lorsque j’étais entraîneur de natation, afin de me faire entendre par-dessus l’orateur du moment (auprès duquel je me suis excusé par la suite). C’est vraiment mal me connaître que de croire que j’aie paniqué ou que je me sois emporté, mais si cela fait plaisir à certains de le croire, grand bien leur fasse.

  4. Christen Jérôme

    Cher Sokiosque,

    Merci de cet article qui nous éclaire sur les risques de dérives provoquées par les nouvelles technologies médiatiques. J’espère que ce cas restera isolé, mais mon espoir est ténu… Toutefois, dans le cas présent, je suis convaincu que cette incursion de la toile dans un débat du parlement n’aura pas eu d’influence sur l’issue du vote. Après son intervention impromptue, j’ai fait savoir à mon collègue Laurent Ballif que le journaliste de 24 heures avait de bonnes chances de voir ses spéculations infirmées par le vote du Grand Conseil. En effet, avec l’appui de la moitié de l’Alliance du Centre et de quelques députés de droite (la plupart radicaux), le vote n’allait pas aller dans le sens d’une sanction à l’égard de la Municipalité de Lausanne, mais plutôt dans le sens de la proposition constructive émanant des rangs de la gauche. Une proposition qui, plutôt que l’agitation à fins électoralistes de M. Surer, suggérait de porter le débat sur le plan fédéral afin de mettre fin à une hypocrisie qui dure depuis trop longtemps.

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