Wikileaks-Guardian-NYT: autopsie d’un ménage à trois

KellerCJSTrois cent millions de mots à trier, une réserve de scoops pour des mois, une source qui sent pas toujours bon et des services informatiques sur les dents: Bill Keller (g), rédacteur en chef du New-York Times, et Alan Rusbridger, son homologue du Guardian (publié à Londres), étaient jeudi dernier invités par l’École de journalisme de Columbia University à New-York, pour revenir sur leur publication commune de nombreux documents classés confidentiels, obtenus préalablement et mis en ligne par l’organisation Wikileaks. Les deux principaux protagonistes de l’opération ont ensemble dévoilé les prémices, et analysé les conséquences, de ce qui pourrait être un moment clé pour l’avenir du journalisme. Ou pas.

Bill Keller vient de publier un livre électronique, et son papier du New-York Times Magazine de dimanche 30 janvier en révèle une des facettes: Julian Assange, principal responsable connu de Wikileaks, n’a pas été une source facile. « Parano », fuyant et « mégalo », l’Australien est souvent injoignable et refuse les entrevues en tête à tête qui auraient permis d’aplanir les différents, de l’avis de Bill Keller comme d’Alan Rusbdriger. Cet aspect a été largement traité par la presse européenne après la sortie de l’article du NYT Magazine, traduit notamment dans l’Hebdo.

L’évènement de la Low Memorial Library de Columbia est surtout destiné aux professionnels des médias et des relations internationales. L’une des questions qui se pose est donc naturellement celle de savoir comment deux des plus prestigieuses institutions journalistiques ont été amenées à collaborer si étroitement (collaboration qui s’est étendue à l’Espagne  avec El Pais, à la France avec Le Monde et à l’Allemagne avec Der Spiegel). Bill Keller a raconté dans son article du NYT Magazine le téléphone qu’il a reçu de son confrère britannique lorsque celui-ci, contacté par Assange, prend l’affaire en main. Ce qui met d’accord les deux hommes, ils l’ont dit jeudi: la législation protégeant les journalistes n’est pas aussi « robuste » en Grande-Bretagne qu’elle ne l’est aux États-Unis. D’autre part une évidence s’impose vite à eux: ni l’un ni l’autre n’a les capacités et les compétences pour trier seul une masse aussi énorme textes. Il faut construire des bases de données, trouver des outils de recherche pertinents, sélectionner des axes d’investigation, et mettre en perspective les informations ainsi constituées.

Mettant en réseau un groupe international de quotidiens,  l’affaire des câbles diplomatiques n’est toutefois « ni la plus importante, ni la première collaboration à large échelle entre entreprises de presse concurrentes », a dit Bill Keller. Lors du comptage des voix des primaires de l’État de Floride (2000), qui donna l’élection présidentielle à George W. Bush, une opération de grande ampleur avait été mise sur pied, a indiqué le rédacteur en chef.

Le pouvoir nouveau donné par la technologie aux whistleblowers s’accompagne pourtant ici de réels problèmes pratiques pour les rédactions: comment protéger les sources dans un environnement connecté? Et, dans le cas qui les occupe, Julian Assange est-il une source? Ou plutôt une sorte de nouvel intermédiaire? Un entrepreneur qui a son propre agenda et ses intérêts? Ce sont aussi ces nouvelles questions, soulevées par M. Rusbridger, qui font de l’affaire des câbles diplomatique un cas exceptionnel. Mais a-t-elle pour autant révolutionné le journalisme d’investigation? Pour Bill Keller, « le journalisme a vu ses méthodes, ses outils, ses business model transformés bien avant l’arrivée de Wikileaks ».

Rusbridger et Keller ont émis aussi une appréciation divergente de l’utilité du crowd sourcing. La mise à disposition de grande quantité d’information à des fins d’analyse par les lecteurs n’a pas donné les résultats escompté pour le britannique. Tandis que le New-Yorkais semblait espérer qu’on trouve toujours, dans une foule, quelques spécialistes.

Depuis des mois, ce sont pourtant les journalistes des organisations concernées qui triment pour tirer le meilleur de la plus grosse fuite jamais enregistrée par des services diplomatiques. Ces câbles ont donné lieux à de très nombreux articles donnant un éclairage inédit sur la diplomatie mondiale. Et c’est loin d’être terminé. Bill Keller a indiqué que la personne qui travaille sur les câbles concernant l’Inde a fourni pour l’heure 26 articles prêts à être publiés.

Suites juridiques possibles, succès de l’État improbable, estime Jack Goldsmith

« These are not top secrets, they are just secrets »: La décontraction de Jack Goldsmith, professeur de droit à Harvard, tranche avec les premières réaction du Département d’État à propos des câbles diplomatiques révélés par Wikileaks. Cet ancien assistant de l’Attorney général dans l’administration de George W. Bush, spécialisé en droit international et droit d’Internet,  a  expliqué à l’assistance de Columbia la marge de manœuvre du Gouvernement américain Pour lui, la pression pour faire quelque chose contre Julian Assange et son organisation est énorme. Mais faire quoi, au juste? « De nombreuses questions sont en jeux: le gouvernement n’a pas de réponse politique, ni de réponse technologique au défi posé. Reste l’action juridique ». Or,  « l’offense aux gouvernement est une exception aux traités d’extradition », indiquait l’éminent juriste. Difficile dès lors d’extrader M. Assange en Amérique. L’action juridique qui s’en suivrait serait également hasardeuse, pour M. Goldsmith: « Les lois qui criminalisent la divulgation de tels secrets, pour les personnes qui ne travaillent pas au sein du gouvernement, sont vagues et anciennes. Et les répercussions sur l’interprétation du premier amendement et en particulier sur la liberté de presse seraient importantes. » Jack Goldsmith a terminé son intervention en estimant qu’une action serait probablement tentée, et probablement infructueuse. Il a rappelé que jamais un journaliste américain n’avait été poursuivi avec succès pour divulgation de secret d’État. Quant à Bill Keller, il a dit « ne pas voir comment une loi utilisée contre Assange ne pourrait pas être utilisée contre le New-York Times. »

  • L’entretien entre Bill Keller, Alan Rusbridger et Jack Goldsmith, mené par Emily Bell, directrice du Tow Center for Digital Journalism à l’école de journalisme de Columbia est mis à disposition par Columbia University ici.
  • Jack Goldsmith a rédigé une intéressante critique de la position du Département d’Etat par rapport à Wikileaks. A lire sur le blog spécialisé Lawfare

1 Comment

Filed under So News

One Response to Wikileaks-Guardian-NYT: autopsie d’un ménage à trois

  1. Pingback: Tweets that mention Wikileaks-Guardian-NYT: autopsie d’un ménage à trois | SoKiosque -- Topsy.com

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>