Il y a trois jours que je séjourne à Montréal, le 14 mai dernier, quand je quitte mon hôtel à la tombée de la nuit, direction Berri-Uqam. J’avais découvert en arrivant que le mouvement de grogne étudiante dont il était vaguement question dans la presse internationale était ici dans toutes les conversations.
Une hausse des droits de scolarité dans les universités du Québec est en cause. Des universitaires rencontrés sur place me brossent rapidement un portrait de la situation: une hausse des taxes étalée sur cinq ou sept ans, des frais plus élevés qu’en Europe, mais moins qu’aux Etats-Unis et dans le reste du Canada. En plus du contexte économique difficile, le Québec du printemps 2012 se distingue, pour mes interlocuteurs du moment, par les déclarations incendiaires de son premier ministre, le libéral Jean Charest (ce qu’en pense Le Devoir), et par un feuilleton bien orchestré par la presse locale sur la corruption entre le milieu politique et la construction. Le mouvement étudiant dure depuis 12 semaines. Quelques jours plus tôt, de jeunes écervelés ont lancé des fumigènes dans le métro, paralysant le système et effrayant ses passagers. Ils ont été arrêtés et l’un d’eux risquait 10 ans de prison pour « incitation à craindre un attentat terroriste ». Comme les cours sont interrompus un peu partout dans le secondaire supérieur et les universités, les manifestants, qui portent un carré rouge, sont parfois contrés par ceux qui veulent reprendre le cours du semestre, et portent logiquement un carré vert. Ambiance…
Donc, Berri-Uqam: station de métro montréalaise de la rue Berri, à hauteur de l’Université du Québec. Une fois dans la rue, je récupère les dernières infos sur #manifencours, le hashtag largement utilisé par les Montréalais pour décrire et commenter sur Twitter l’actualité du mouvement étudiant. Une manifestation vient de quitter la place Emilie-Gamelin en direction du nord.
Les jeunes montréalais pratiquent (l’ont-ils inventée, je ne sais pas) la manifestation de nuit. Une stratégie intéressante: les étudiants sont disponibles, l’audience médiatique à son maximum, les rues pas trop encombrées, les riverains de la manif distraits gratuitement, et la police (un peu) aveuglée.
Habitué à remonter les cortèges bloc note et appareil photo en main, je me heurte ici à un petit problème technique: les gamins sont en forme. Pour arriver en tête de manifestation, il faut un petit jogging. En fait, il y a 20 jours qu’ils parcourent entre 10 et 20 kilomètres à marche forcée, sans compter les échauffourées et le retour à la maison.
Comment je le sais? C’est simple: la chaîne de télévision universitaire CUTV couvre la manifestation avec une certaine créativité et des moyens techniques bon marché, mais relativement élaborés. Petit descriptif du dispositif: un journaliste suit la manifestation caméra et micro en mains. Il est suivi grâce au GPS. Son parcours est tracé en direct sur une carte de la ville et affiché sur un site web. Sur la même page, on peut suivre la manifestation via Twitter (#manifencours, donc). Même la police s’y est mis, actualisant en permanence la localisation du cortège et donnant d’autres informations et instructions: l’attaché de presse du SPVM suit dans sa voiture, en queue de cortège. Enfin, toujours sur cette même page web, on peut voir en direct les images prises par le journaliste de CUTV. Si elles sont souvent complètement pourries (vive le streaming iPhone à main levée, de nuit), le commentaire, lui, ne l’est pas: en direct pendant plusieurs heures, le ou la journaliste en charge questionne presque sans discontinuer les acteurs, décrit l’évolution de la situation, publie des photos, décrit les slogans et les banderoles. Et en deux langues. Une matière quelque peu indigeste, mais qui a l’avantage de documenter ce mouvement de manière inédite. Un dispositif approchant pourrait servir à bien des événements couverts par les journalistes, du sport de rue aux mouvements sociaux, en passant par les catastrophes naturelles, les conflits, etc.
Du métier de journaliste local en période de mouvement social
Comme lors de nombreux conflits sociaux récents, les grands médias sont taxés de partialité par une bonne partie des manifestants. Si bien que certains journalistes ont été un peu malmenés pendant leur travail. Un grand reporter s’en est même ému publiquement (enfin, il a plutôt dit aux étudiants d’aller se faire foutre, mais passons).
Difficile pourtant de dire que les journalistes ne sont pas sur le terrain. Le conflit étudiant est l’affaire qui a mobilisé le plus les médias québecois en 10 ans, selon La Presse. Voilà ce qu’écrivent à ce propos Eric Trottier, éditeur adjoint, et Mario Girard, directeur principal de l’information, sur www.lapressse.ca, le 22 mai 2012 (car oui, ils se sont sentis obligés de se justifier, ont reconnus quelques erreurs et en appellent même à leurs lecteurs):
« Certains soirs, nous avons dépêché jusqu’à 12 journalistes pour couvrir les manifestations. Nos reporters, photographes et cameramen n’ont toujours qu’un objectif: rapporter fidèlement ce qui se passe sur le terrain et recueillir les opinions de chaque partie impliquée. (…) En plus de ses journalistes sur le terrain, La Presse compte sur de nombreux chroniqueurs chevronnés qui peuvent exprimer leurs opinions en toute indépendance. »
La Presse a consacré aux événements des dizaines d’articles, des mises à jour régulières, des photos, et des commentaires (le dossier ici). Pourtant, avec beaucoup de jeunes, ça ne colle pas. Et j’ai la faiblesse de penser que c’est un problème. Ces jeunes sont des consommateurs de presse, en tout cas potentiels (et ils semblent être nombreux…). Même s’il faudrait des enquêtes pour le confirmer, faisons l’hypothèse que les jeunes qui descendent dans la rue sont peut-être aussi ceux qui s’informent le plus et sont susceptibles un jour de payer leur quotidien parce qu’ils s’intéressent à ce qui se passe autour d’eux (le représentant de la Reine d’Angleterre semble saluer ce civisme, lui qui, parrait-il, vient de décorer l’une des jeunes femmes qui fait trembler le Québec pour son « implication communautaire »).
Alors, qu’est-ce qui coince?
(Note: je m’intéresse ici uniquement à la relation entre ce mouvement social et la presse. Ce qui coince entre les jeunes Québécois et le Gouvernement, vous en aurez une idée en lisant La Presse ou Le Devoir, entre autres)- Si la couverture s’améliore avec le temps (notamment par un effet d’accumulation qui rend plus intelligible le tableau global, merci les dossiers web), il est vrai que les premières semaines, La Presse et d’autres médias ont fait leurs choux gras des incidents violents, et ont jeté en pâture les portraits et les noms des jeunes accusés dans l’affaire du métro. Il ne s’est pas trouvé grand monde (médiatique) pour contester l’utilisation par le pouvoir judiciaire d’une législation anti-terroriste dans le cas d’une agitation locale qui, de plus, n’a pas fait de dommages. Ce soir encore, les photos des concernés remontaient parfois en une des sites concernés.
- Le rôle des réseaux sociaux dans la mobilisation des étudiants semble important: les manifestations se mettent sur pied très vite et sont difficilement encadrées par une police parfois dépassée qui a largement fait usage de la matraque et du poivre. Apparemment, Twitter et Facebook sont très suivis par ces jeunes dans le contexte du mouvement. Un des problèmes que ça pose à la presse en général et à La Presse en particulier est à mon avis celui-ci: dans les manifestations, les jeunes que j’ai rencontré citent bien sûr la hausse des taxes en premier, mais citent aussi assez vite un climat de corruption au Québec, et le mépris qu’ils ressentent de la part des gouvernants, au premier rang desquels le Premier Ministre Charest. Or, soyons justes: la dénonciation de la corruption au Québec est largement le fait de la presse en général, et de La Presse en particulier. Le chroniqueur Patrick Lagacé fait un rappel à ce propos ici. Mais beaucoup de jeunes n’ont pas conscience du fait qu’ils sont informés par le travail des journalistes, relayé en second lieu par les réseaux sociaux. C’est aux journaux de trouver le moyen de leur rappeler.
- La colère des étudiants est mise en relation avec leur revendication principale, la hausse annoncée des taxes, et c’est logique. Et elle n’est souvent pas mise en perspective avec les éléments plus généraux de contexte que j’ai entendu chez les étudiants (la corruption, les perspectives professionnelles, le mépris du gouvernement). Peut-être ce rapprochement est-il hasardeux mais il semble faire partie du ressenti de beaucoup d’étudiants. Il permettrait peut-être d’expliquer une colère qui semble parfois disproportionnée par rapport à l’enjeu perceptible sur la hausse des taxes (enjeu qui d’ailleurs semble s’effacer un peu, au soir du 23 mai, devant celui de la loi d’exception mise en place pour tenter d’éteindre le mouvement, ce qui est tout de même le comble).
- Multiplier les opinions des meilleurs chroniqueurs, c’est intéressant. Beaucoup d’entre eux sont progouvernementaux, ces jours. C’est leur droit (et d’ailleurs ce n’est pas généralisé. La couverture est plutôt diversifiée). Le problème, dans le contexte d’un mouvement social de cette nature, c’est que les commentateurs souvent piquants ne font sans doute pas partie des 12 journalistes qui se trouvent dans les rues. Dans les rédactions, reportages et billets d’opinion sont souvent le fait de groupes professionnels différents qui ne sont pas au même point de leur carrière. De plus, l’essentiel du travail d’une rédaction de presse écrite se déroule en fin de journée. Le site de La Presse est moins bien alimenté le soir que la journée. Or, on l’a dit, ça se passe le soir, et c’est nouveau. Pour ces deux raisons (et surement d’autres) la couverture de CUTV (loin d’être sans parti pris, celà dit) sent la rue. Beaucoup de billets de grands chroniqueurs sentent le bureau. C’est à voir, mais je fais le pari que les journalistes qui se tapent 20 kilomètres à pied par soir en posant des dizaines de questions à des dizaines de personnes pourraient faire les commentaires qu’ils veulent sans se faire autant assaisonnés par les manifestants, indépendamment du contenu de leurs commentaires.
- Les « douze » journalistes présents dans la rue ont à n’en pas douter beaucoup d’embûches de la part du gouvernement et des milieux économiques pour faire leur travail au quotidien, comme partout. Je ne suis pas sûr qu’ils soient aussi impressionnés qu’ils le laissent entendre par quelques insultes proférées par de jeunes énervés, et pourraient méditer Mitterrand cité dans une chronique de leur collègue Stéphane Laporte, toujours dans La Presse: « Si la jeunesse n’a pas toujours raison, la société qui la frappe a toujours tort. »
Photo: Luc-Olivier Erard – Montréal, mai 2012
Vous avez raison, j’aurais du mentionner ces deux chasseurs d’info qui tournent en ville. Voilà ce qu'ils font
Bonne analyse, mais moyennement d’accord sur le dernier point. La Presse couvre tres bien les manifs de soir avec un clavardage, des reportages video et au moins deux journalistes sur Twitter (dont les populaires patrouilleurs) en tout temps. Vs une journaliste de cutv.