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Twitter et les grands reporters, amis pour la vie?

Raney Aronson-Rath, Stephen Engelberg

Raney Aronson-Rath, Stephen Engelberg

En Europe, on appelle grand reportage le commentaire plus ou moins poétique couplé aux photos acrobatiques de derniers cueilleurs de nids d’hirondelles. Aux États-Unis, le genre est présent même dans la presse locale, il s’applique à une très large catégorie d’enquêtes, reportages, interviews et essais fouillés, et il a ses gardiens.

Propublica en a réunis quelques-uns. L’organisation à buts non lucratifs, qui finance des journalistes pour couvrir des informations d’intérêt public, tenait le 16 mars 2011, dans une école de Manhattan, son tout premier event. Ira Glass (This American Life, producteur et présentateur), David Remnick (The New Yorker, rédacteur en chef), Raney Aronson-Rath (productrice, Frontline) et Stephen Engelberg (Propublica, directeur de la rédaction) étaient priés d’évaluer les chances de survie du grand reportage* dans un monde rythmé par les 140 signes de Twitter. La discussion était animée par Alison Stewart (Need to Know)

Notons d’emblée que naturellement, ces journalistes ne réfléchissent pas dans les mêmes termes que la plupart des responsables de rédactions romandes. Ils parlent de six mois pour une bonne histoire, et se demandent les uns les autres quel pourcentage de papiers ils peuvent se permettre de ne jamais publier parce qu’ils ne sont pas assez bons. (Glass: « Half the interviews I do, we don’t put in the air…How much do you kill? »).

En comparaison internationale, comme on dit, ils ont du temps, du fric et des reporters. En quantités gargantuesques. Néanmoins le reportage, « c’est du bungee jumping » reconnait Stephen Engelberg. On se lance sans jamais être sûr d’arriver à quoi que ce soit, et les meilleures histoires sont celles qui nous ont mené en dehors de tout ce que nous avions imaginé ».

Enseigner l’écriture en dehors de la fiction

Rien de tout cela ne peut se raconter en trois lignes. Frontline tire des documentaires d’une heure, le New Yorker étale ses papiers sur 60 000 signes. Comment captiver les lecteurs, comment vendre ces histoires aux longs cours?

David Remnick attire l’attention du public sur une question peu débattue: on peut trouver dans les écoles américaines (…et suisses) une déclinaison infinie de cours de littératures: poésie, théâtre, roman, etc… Il n’existe pour ainsi dire pas d’intérêt pour enseigner la non-fiction, (l’exercice de la dissertation mis à part). Sans l’affranchir des règles visant le respect de la vérité connue, la liberté du journaliste est immense. La créativité que permet la description de la réalité, infinie. « Cette variété est pour moi une source de fascination, en tant que journaliste, en tant que rédacteur en chef et comme lecteur engagé », dit David Remnick. Mais l’art d’écrire la réalité, fût-ce par des procédés littéraires, ça se travaille: quelles voix s’expriment, quels sont les temps à utiliser, comment décrire ce qu’on voit, bien exprimer son point de vue? Le champs à investir est immense… et ça me donne des idées, même si, pris dans un sens trop étroit, la simple évocation du mot storytelling fait s’allumer quelques voyants d’alarme.

Et la forme, bordel!

Raney Aronson-Rath concède réfléchir, elle, à une présentation plus « dynamique » des documentaires qu’elle diffuse. « L’i-Pad, dit-elle, nous force à redéfinir la façon dont les gens vont nous regarder ». Elle attend donc des documentaires « plus agressifs » dans leurs entrée en matière. « On ne peut plus compter sur des spectateurs collés à notre écran qui attendent le coup de théâtre final. Il faut en donner plus dès le début ». C’est là un point de désaccord avec David Reminck. Il explique que cette question de « tridimensionnalité de l’information » avait été débatue en rédaction. Et qu’il était certain qu’au New Yorker, on ne voulait pas de pop-up pour expliquer un mot dans un article, ni de tous ces artifices qui veulent vous tenir éloigné du moindre investissement littéraire. « Avec toute l’admiration et le respect que j’ai pour les films, je suis convaincu que la plus belle invention humaine reste le language ».

Si différentes traditions journalistiques cohéxistent, et que, même ici, on cherche encore à reconquérir le lecteur perdu, les cinq ont démontré que, investigation, essai ou reportage, le format long avait ses succès, y compris commerciaux. Ce qui m’a fait particulièrement plaisir, c’est que ce succès passe, pour beaucoup, par un usage de la langue créatif, divertissant et précis.

Le mot Twitter fut finalement très peu prononcé. Pour autant n’avions nous pas affaire à une audience de nostalgiques du papier. La salle était pleine et twitter peinait à suivre #lfsa, le ashtag annoncé par les organisateurs. Vous pouvez maintenant y retrouver les meilleures citations de la soirée, diffusées frénétiquement. Twitter fut servi, là encore, par des as du 100 000 signes qui savent dire en 3 mots toute l’intensité de leur métier. Si vous n’êtes pas convaincu, regardez la retransmission mise à dispo par ProPublica:

Video streaming by Ustream

… Et un résumé de la soirée chez Frontline/PBS

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